memory:

Après une année de numérique, le retour du bon vieux carnet.
Saloperie de chaleur. Moi qui voulais commencer ce carnet proprement, voilà que l’encre bave et que la moiteur de me mes doigts inonde sa première page de sueur. Perdu pour perdu, je fais des ratures dès la première phrase, et des taches d’encre entre les lignes quand mes gros coussinets presque trempés s’égarent un peu trop.
Je commence pour commencer, pour chasser le spectre de cette troublante page jaunâtre aux lignes grises, bien plus intrigante dans sa matière que l’affichage froid de mon ordinateur.
Ca faisait longtemps. Longtemps que le papier, sa chaleur et son odeur n’avaient plus touché mes sens dans l’écriture, devenue presque mécanique sur mon clavier en plastique bardé de circuits imprimés et de soudures tout aussi fragiles que ces fibres de cellulose.
La plume glisse et son maintien fait mal aux mains : je retrouve la douleur de l’exercice, les lettres qui foirent sous le manque de pression sur la page. Je retrouve le manque de rapidité, la peur d’oublier mes fins de phrase et l’appréhension du volume en caractères.
(…) je ne sais même pas comment finir cette phrase, maudissant encore une fois ce papier qui ne connaît pas la fonction suppr.
Je poursuis mes ratures et peste sur l’impossibilité d’effacer l’encre d’un seul coup de touche delete. Mon poignet devient de plus en plus, me rappelant que l’écriture est aussi un exercice qui muscle la main, provoque l’effort dans d’autres sphères que l’intellect.
Vers quel univers pourrais-je bien écrire ? Dans un western ; dans une ville déserte ou bien bondée ; dans une rue ou dans un lit ; sous le zénith ou sous la pluie ?
Je pourrais bien évoquer l’art et son histoire, si j’étais capable de suivre un cours avec attention. Si je n’étais pas si égocentrique, si refermé sur mon carnet, j’aurais pu parler de Caravage, ses influences et son parcours. Mais au lieu de ça, vous n’aurez rien, pas même une ligne informative, une brève historique, anecdotique. Vous ne saurez rien de la grâce énigmatique de ses tableaux sans les voir - et je ne sais même pas comment finir cette phrase, maudissant encore une fois ce papier qui ne connaît pas la fonction suppr.
Intoxiqué au numérique, j’en oublie mes notions d’orthographe et doute des mots. La facilité a tué mon vocabulaire, ne laissant rien d’autre que des trucs et astuces littéraires devenus naturellement outranciers.
Je n’écris que des billets, des courts sur page où le fond et la forme se désagrègent. Alors que reste-t-il de cette évaporation des cadres et du sens, si ce n’est la poussière tantôt fade, tantôt amère, de la combustion de mon style dans le brasier de l’ère informatique ?
Avignon, le 13/05/2011