memory: #3

Bonjour, memory:, aujourd’hui le train file à travers la ville pour rejoindre la campagne. Janvier se termine et pourtant il fait beau, presque trop chaud dans cette cabine où le seul son qui brise le silence est un mélange de vitesse et de mauvais rap grésillant sur un téléphone portable.
Ca faisait sept mois qu’on ne s’étai pas vus. Pourtant, rien n’a changé : tes pages ont les lignes froissées, et les traces de la pluie de juin rendent mes lettres toujours plus illisibles. La chaleur de l’été qui commence laisse place à celle de l’hiver qui s’achève. Les saisons valsent avec les degrés et le temps, dans une météo plus obscure qu’un puits sans fond.
Je fige l’instant sur pellicule de papier, superpose ombre et lumière pour photographier l’instantané.
Nous voilà seul à seul, cher carnet, compagnon de voyage laissé à l’abandon au fond d’un tiroir. Nous voilà seul à seul, sans inspiration. Sans toi, je respire à plein poumons la reconnaissance et insuffle à mes écrits la légèreté que tu n’as pas. Sur la grande toile, je peins en éphémère le tableau de mon humour. Sur tes pages déchirée, j’écris d’une plume lourde ce qui restera gravé ; je fige l’instant sur pellicule de papier, superpose ombre et lumière pour photographier l’instantané. Et pour l’instant, c’est cette scène mouvante d’écriture au fond du train que j’essaie vainement de capter entre deux étrangers qui viennent me déranger.
memory:, j’aimerais te dire que nous n’en avons pas fini tous les deux, que demain je t’ouvrirai et que je tracerai dans tes tripes celles que je n’arrive plus à sortir. Mais demain, ce stylo disparaîtra, et c’est sur un clavier que renaîtront ces lignes, lâchées dans les écrans de tous ceux qui supportent encore les questionnements d’un type qui ne sait même pas s’il est un écrivain ou un simple adolescent qui se rêve encore entre Beigbeder et Nothomb sur les étalages de la Fnac.
J’aimerais te dire (…) que demain je t’ouvrirai et que je tracerai dans tes tripes celles que je n’arrive plus à sortir.
memory:, je ne suis plus cette caricature d’artiste torturé qui ouvrait son carnet dans les bars entre deux pintes de bière. Et pourtant, le souvenir de ces nuits passées à boire et à te remplir de phrases insensées s’éveille lorsque je t’ouvre. Je m’imagine dans la pénombre du pub, les yeux plissés pour mieux relire mes absurdités. Je revois le stylo, les gens au loin et leur manque d’intérêt. Il n’y a que dans les films que les jolies filles s’intéressent au type qui respire un grand coup après avoir pondu la phrase du siècle. Dans mon bar, personne ne contemple mon génie, d’abord parce qu’il n’y a rien à voir, ensuite parce qu’un type qui écrit seul tient plus du taré que de l’artiste.
Aujourd’hui, la solitude des bars est bien loin, et celle qui me rend Dumb t’a fait quitter mes doigts. Et pourtant, il m’arrive parfois de te griffer, de te tâcher d’encre, de me souvenir que sans toi, sans l’étreinte et la chaleur de tes pages, j’aurais bien du mal à exister.
Avignon/Montélimar
28/01/12